lundi 5 mars 2012

interview et critique


Franck Gaillard ( journaliste) : Je vous laisse faire le pitch ?

Charly Abergel :  Le Panthéon des Maudits est un Polar fait d’une galerie de portraits où pratiquement tous les personnages sont concernés par le handicap. Les deux personnages principaux, Jeff Fontan et Charles Legreba, Pingouin et Mutant, se rencontrent, comme beaucoup de personnes handicapées, dans un atelier protégé. A leur insu, ils sont entraînés dans une enquête sur la disparition de deux jeunes filles au sein d'un centre de rééducation ; centre, dans lequel ils sont passés quelques années auparavant.




Pingouin est un ancien ouvrier du bâtiment. Il a été amputé des deux bras suite à un accident ; une plaque de béton lui est tombée dessus. Il est par contre doté d'une capacité à utiliser ses moignons qui épate son pote le Mutant.
Mutant, quadra au parcours chaotique et handicapé de naissance, décide bien que désabusé de se rebeller un peu, de bousculer les moutons, le troupeau de Panurge.
Le fil rouge, c’est le destin tragique d'Alice dont on découvre le parcours. Elle est en couple avec Mutant.
Et puis il y a ce personnage très sombre... On le trouve hideux, non pas parce qu'il a un bec-de-lièvre mais parce qu'il est psychopathe, pervers et dangereux.

FG : Cette approche des Centres d'Aide par le Travail ou des ateliers protégés vous a demandé un travail de documentation ?

CA : Non, je connais le milieu des CAT. Ayant été chef d'entreprise, j'en ai fait travailler pour des petits travaux. J'avais donc des informations de ce côté-là. Je connais également le milieu des ateliers protégés parce que j'y ai passé 3 ou 4 mois dans l'année de mes 18 ans, pour me payer mon permis de conduire. Cette expérience m'a marqué et j'ai pris conscience qu’un certain discours n'avait ni changé ni évolué, par exemple : « c'est déjà bien qu’ils aient un travail ». Mais ce passage sur l’atelier protégé dans mon livre est aussi caricatural, pour les besoins du roman.

FG : Le Panthéon des Maudits a donc un caractère autobiographique ?

CA : Le but du jeu était justement d'éviter le livre autobiographique, sans intérêt majeur pour le lecteur. J'ai choisi le roman pour pouvoir raconter des parcours, en espérant être au plus près des réalités. Mon objectif est d'amener ceux qui ne sont pas concernés de près ou de loin par le handicap à connaître cette réalité. Dans tous les cas, c'est une fiction ! Il y a beaucoup de choses qui peuvent être vraies, mais qui ne le sont pas... et vice versa...

FG : Vous accordez une place importante au sexe dans votre roman...

CA : C'est volontaire ! J'aborde le tabou de la sexualité chez les personnes handicapées parce que la société nous traite comme des asexués, ne nous permet pas de nous épanouir normalement. Je voulais casser les tabous et donner une image du sexe comme on peut le retrouver dans la vie de n'importe qui ; entre l'homosexualité, la sexualité qui ne s'est pas développée pour certaines personnes handicapées ou la sexualité nécessairement débridée pour d'autres. Chez les accidentés, il y a une vraie recherche de ce qui a existé et donc de ce qui a été. Chez les gens comme moi, qui sont nés avec un handicap, il y a un besoin de se rassurer sur le plan de la séduction et qui passe par la sexualité.




Je l'ai abordé en me rappelant de l'article qu'on avait fait dans le magazine Handy Fun sur une femme tétraplégique, Nade qui a créé le site http://c5c6csex.com. Elle cassait et casse toujours les tabous tout en apportant des solutions a ceux qui en ont besoin.. Nade existe aussi dans mon roman, c'est la pensionnaire qui s'engueule avec l'infirmière après avoir affiché une lettre parlant de son droit au sexe. A contrario de mon  personnage la vraie Nade est une femme posée à la voix douce.
J'aborde beaucoup de choses. Je parle aussi du tabou d'être mère pour une femme handicapée.C'est une fiction qui met le doigt sur les combats à mener autant aujourd'hui qu'il y a dix ans. Il y a des améliorations, mais cela avance à mon goût trop lentement !

FG : Nous sommes en période électorale, vous êtes l’un des fondateurs à l'origine du parti le Collectif des Démocrates Handicapés qui se bat et revendique pour ses améliorations :

CA : Oui, je trouvais l'aventure formidable parce qu'il est toujours plus intéressant de prendre le taureau par les cornes que d'attendre que ça tombe du ciel...
Mais il y a une chose que le milieu du handicap n'arrive pas à faire : rassembler. Comme je l'écris dans la postface à la fin du roman - texte qui s'appelait Le Masque du Mensonge et que je mettais dans mon édito du magazine Handy Fun - : "La douleur, c'est comme l'empreinte génétique, il n'y en a qu'une seule qui intéresse, c'est la sienne !". Savoir être un lobby puissant pour avoir le pouvoir de changer les choses, nous en sommes incapables ou du moins pas prêts à franchir ce cap. Alors, j'ai lâché prise, j'avais l'impression qu'il y avait trop de douleurs et que les gens ne parvenaient pas à rationaliser cette douleur.




Quant aux responsables politiques, seuls, ceux qui sont concernés directement par le handicap, agissent concrètement à leurs niveaux. Malheureusement bien souvent, ce ne sont pas eux qui ont le vrai pouvoir. Il y a la MDPH mais... je n'en ai pas eu beaucoup  d'échos heureux. Il y a une espèce de centralisation mais il n'y a pas plus de moyens qui permettent de faire avancer les choses.
FG : Pour revenir aux "incohérences" des ateliers protégés, vous pensez que c'est une exploitation économique ?

CA : Je ne sais pas s'il faut rentrer sur ce terrain-là… Je ne dirais pas "exploitation économique" volontaire. Ces structures sont formidables, oui... si elles s'adressaient uniquement à des personnes qui en ont réellement besoin, et non pas à des personnes qu'on case là parce que c'est bien plus simple ! La société se dédouane de toutes ces entreprises qui ne respectent toujours pas le taux des 6% des travailleurs handicapés.





Ensuite, pour leur fonctionnement, les bâtiments sont souvent vieux et les équipements réduits. Je me souviens du centre où j'étais. Il y avait une chambre de 10m² pour deux, avec deux lits, deux lavabos et deux armoires. Les occupants payaient aussi cher que s'ils avaient loué un appartement à l'extérieur de la ville à l'époque... Les dirigeants se justifient par le manque de fonds pour ne pas améliorer ces conditions, ce qui à mes yeux est inacceptable. Après, c'est comme l'histoire du beau bateau, grand ou petit, l'essentiel c'est que ce bateau navigue..


FG : Pourquoi cet avis personnel en postface ?

CA : Ce texte le Masque du Mensonge, écrit en 2002, est une réflexion philosophique sur les implications et les conséquences du handicap. Ma conclusion indique une voie dans laquelle on peut s'inscrire. Le handicap pousse souvent à s'affubler d'un masque d'intégration. C'est ce masque qu'il faut savoir enlever avant qu'il se brise.





Ce qui m'importe vraiment c'est que ce bouquin permette au lecteur de passer un bon moment, tout en ayant une prise de conscience. Après, s'il peut être la source d'un débat, tant mieux ! C'est en se posant des questions et en discutant qu'on peut faire avancer la vie de chacun. Ce roman permet aussi à des personnes qui sont touchées par le handicap de pouvoir se transposer avec facilité, plus que quand on lit un roman classique.


FG : Il faut avoir la chance d'être handicapé pour comprendre ça ?

CA : Une chance ?... je ne sais plus qui a dit « nous sommes tous des handicapés en sursis ». Ce message s'adresse aussi bien aux valides qu'aux handicapés ! Ma fiction ne se limite pas à la notion de handicap, il y a aussi les complexes et les frustrations. Dans mes personnages, certains se sentent handicapés ne serait-ce que parce qu'ils sont gros. Par exemple le patron de l'atelier protégé. J'en fais un type complexé par ses 40kg en trop. Je pense que ce message concerne tout le monde.

FG : Et vous, Charly Abergel, vous avez rangé votre vie de chef d'entreprise, de rédacteur en chef, de responsable d'association ?





CA : (rires) Le Charly Abergel entrepreneur n'est pas mort ! Disons que depuis 2003 des éléments majeurs et des problèmes de santé m’ont obligé à me mettre en stand bye.
Mais j’en ai profité pour écrire ce roman J'attends l'avis des lecteurs... c'est peut-être un nouveau départ. Mais c’est aussi la continuité de tous mes combats pour faire changer le regard sur le handicap, et dans ce domaine, je ne suis pas le seul. Beaucoup d’hommes et de femmes touchées de pré ou de loin par le handicap font avancer les choses.



CRITIQUE :

Le Panthéon des Maudits



Charly Abergel, rentre dans le monde des jeunes écrivains avec Le Panthéon des Maudits. Paraplégique de 48 ans, il fut président d'association en faveur des personnes handicapées, chef d'entreprise et créateur-rédacteur en chef du magazine Handy Fun.

Ne soyez pas déstabilisés par le premier chapitre où se mettent en scène sexe, poitrine généreuse et coups de boutoir, l'intrigue de ce premier polar arrive après ! L'auteur installe le fil rouge : le parcours d'Alice, célèbre mannequin dont le destin se brise parce que devenu paralysé suite à un accident de voiture.

C'est à partir du 5ème chapitre que nous rentrons dans l'histoire : Charles et Jeff, ou plutôt Mutant et Pingouin, handicapés physiques et amis « unis comme les doigts de pied » se retrouvent malgré eux entraînés dans l'enquête d'un vieux chasseur du 36, quai des Orfèvres ; deux jeunes filles ont disparu dans un centre de rééducation.

Plusieurs histoires s'articulent alors dans cette intrigue qui nous tiendra en haleine du début jusqu'à la fin : la vie d'Alice, le quotidien psychologique, médical ou sexuel des personnes qui basculent dans la vie handicapée et l'enquête sur cette disparition qui nous emmène dans un final barbare et sanguinolent. Ce roman est dense, trop diront certains, mais la longue mécanique est habilement contrôlée. Le style de Charly Abergel, vif et soigné, nous rappelle avec délice dans quelques titres, répliques ou qualificatifs celui d'Audiard, même si par moment, l'histoire eut été transmise et digérée plus facilement à l'imparfait qu'avec ce passé simple réservé à l'histoire de nos aînés.

Une plume à suivre.



Franck Gaillard